Un paysage littoral avec, à l’horizon, un ciel bleu. L’eau est gorgée d’algues, tandis que des bancs de coquillages se propagent sur les rochers. Une femme habillée en rose flotte dans l’eau, visage vers le bas, les membres étendus tels ceux d’une étoile de mer, les mains agrippées au bord du rivage. L’image rappelle l’Ophélie de Shakespeare, ou, plus précisément, la toile du même nom peinte par John Everett Millais en 1851–52, où l’on voit la jeune noble flotter dans une rivière. Ophélie y est encore vivante, mais nous savons que ses vêtements, appesantis par l’eau, commencent à la tirer vers la mort.
Dans cette photographie également, nous nous retrouvons face à un malaise et une urgence qui émanent du rose vif des vêtements de la femme et de sa position immobile. Prise par Barbara & Michael Leisgen, elle fait partie de leur série Pink Depression (dépression rose, 1982–84), produite dans des environnements qui reflètent la destruction de la nature par l’activité humaine – des littoraux envahis d’algues, des lacs pollués, des paysages déforestés. Cette série suit dans les pas d’une autre produite par le duo, Mimesis – des photographies en noir-et-blanc dans lesquelles le corps de Barbara Leisgen, dos vers l’appareil, semble à la fois se profiler devant et se confondre avec le paysage en arrière-plan.
Après leur rencontre durant leurs études d’art à Karlsruhe, Barbara et Michael Leisgen abandonnent leurs disciplines respectives – peinture et sculpture – afin de poursuivre leur carrière artistique en tant que duo. Le choix du média tombe sur la photographie argentique, que le couple trouve moins corruptible par les traces laissées par l’artiste individuel•le, et donc mieux adaptée à une collaboration artistique sur un pied d’égalité. Barbara et Michael Leisgen s’installent d’abord dans les Cantons de l’Est, où les deux travaillent de nombreuses années avant de déménager à Aix-la-Chapelle, de l’autre côté de la frontière allemande. Bien que leur travail les ait fait voyager à travers toute l’Europe, de nombreuses photos ont été prises en Belgique, dont certaines de la série Pink Depression, clichées aux environs de rivières et ruisseaux pollués par les eaux usées d’une usine d’aluminium.
Les Leisgen sont autodidactes et ont une approche conceptuelle de la photographie : selon le duo, l’appareil photo est un instrument, le film est un matériau, et les deux peuvent être manipulés. La série Mimesis – tout comme Sonnenschriften (écritures solaires), pour laquelle les Leisgen brûlent des symboles et des lettres dans les photos négatives à l’aide du soleil – explore ce qu’i•els considèrent comme une tendance humaine archaïque à imiter la nature et ses formes. Ces œuvres nous rappellent de renouer avec les étoiles, la Terre et le ciel, et de « lire ce qui n’a jamais été écrit ».
Dans Pink Depression, la préoccupation du duo d’artistes pour l’exploitation de l’environnement devient plus explicite : Barbara ne se trouve désormais plus debout, mais à l’horizontale, vulnérable, son corps directement contaminé par le paysage au lieu de visuellement en tracer les contours. Sa silhouette et son apparence retiennent une codification féminine, mais les vêtements roses contrastent nettement avec l’atmosphère de danger, de mort, de décomposition qui enveloppe les photographies.
Ces images résonnent avec une idée centrale pour l’écoféminisme : que tous les éléments de la Terre et de la vie qu’elle abrite sont reliés. À force de détruire la nature, nous finirons par nuire à nous-mêmes. L’écoféminisme soutient que l’exploitation de l’environnement est le résultat d’un ordre sociétal patriarcal dans lequel des valeurs supposément masculines, telles que la domination et la conquête, l’emportent sur les actes qui produisent et maintiennent la vie quotidienne. Les personnes en positions de pouvoir exploitent la nature comme si elle était une ressource qui leur appartenait, avant tout pour accumuler leurs fortunes, tout comme les hommes ont, pendant la majeure partie de l’Histoire, traité les femmes comme leur propriété.
La série date d’une période marquée par les transformations agricoles majeures de la « révolution verte » des années 1980. À l’époque, l’industrialisation mondiale de la production alimentaire entraîne une intensification sans précédent de l’utilisation des terres et la propagation de pesticides et d’engrais chimiques. En même temps, la conscience publique pour les sujets écologiques tels que la pollution et le dépérissement forestier commence à croître. Ce changement affecte aussi de nombreux artistes, qui voient une évolution de la signification du « paysage » – jusque-là un sujet artistique capricieux mais intemporel. Là où il avait longtemps été possible de traiter la nature comme un arrière-plan pur et bucolique, elle devient désormais un terrain aux forces propres, un espace dans lequel il est possible d’intervenir. Si l’œuvre des Leisgen est inévitablement reliée aux mouvements, alors naissants, du Land Art et de l’Art écologique – représentés, entre autres, par Robert Smithson et Nancy Holt, Ana Mendieta, Bernd et Hilla Becher ou Gordon Matta-Clark – leur approche particulière de la photographie, au paysage, et au corps humain défie toute catégorisation simpliste.
Les préoccupations écologiques des années 1980 semblent presque charmants au vu du présent inquiétant et des prédictions alarmantes concernant les crises du climat et de la biodiversité. Pourtant, cette exposition nous met en face de l’indéniable réalité physique de notre existence sur Terre. À une époque où les multinationales et la politique essayent de nous vendre un futur chimérique dans lequel une superintelligence artificielle résoudrait tous les problèmes de l’humanité, à une époque où cette vision du futur sert de justification pour exploiter les ressources naturelles et les humains à une échelle sans précédent, ces œuvres sont d’une urgence particulièrement poignante. Nos cellules, nos corps sont constamment en mouvement et en échange entre eux et avec le monde qui les entoure ; comme dans les images de la série Pink Depression, cette réciprocité est à la fois inquiétante et magnifique – elle représente un avertissement et une chance.
Cette exposition est le fruit d’une longue collaboration entre l’IKOB et Barbara & Michael Leisgen. En raison des liens entre le couple et les Cantons de l’Est, l’IKOB conserve depuis longtemps certaines de leurs œuvres dans sa collection. Depuis la disparition de Barbara Leisgen en 2017, Michael Leisgen s’est attaché à compléter leur œuvre, les artistes n’ayant pas toujours disposé des moyens nécessaires pour réaliser des tirages de toutes leurs œuvres. Bien qu’elles aient été prises il y a plus de quarante ans, ces photographies sont donc exposées au public pour la toute première fois. Elles font désormais partie de la collection du musée, plaçant l’IKOB parmi les institutions essentielles pour la conservation et la diffusion de l’œuvre des Leisgens.
Afin de promouvoir et de préserver davantage leur œuvre et leur héritage, l’IKOB publiera en 2027 le premier ouvrage monographique consacré au travail de Barbara & Michael Leisgen. L’intégralité des recettes issues de la vente d’une édition spéciale de 10 tirages, intitulée Das Tal der Menschheit (la vallée de l’humanité), servira à financer ce projet. L’édition est présentée à côté de l’exposition pour consultation et est disponible à l’achat dans notre IKOB shop au musée et en ligne. Vous trouverez plus d’informations ici.
Cette exposition bénéficie du soutien de la Kunststiftung NRW et des Cantons de l’Est.
À propos des artistes
Barbara Leisgen est née en 1940 à Gengenbach (DE) et est décédée en 2017 à Aix-la-Chapelle (DE). Michael Leisgen est né en 1944 à Spital am Pyhrn (AT) ; il vit et travaille à Aix-la-Chapelle. Après leurs études d’art à Karlsruhe, tous deux abandonnent leurs pratiques artistiques respectives – la peinture et la sculpture – pour se consacrer, ensemble et de manière autodidacte, à la photographie. Leur travail, qui se situe à la croisée de la photographie, de la performance et du Land Art, s’inscrit dans la lignée de l’art conceptuel et explore le lien étroit entre le corps humain et la nature.
Les œuvres de Barbara & Michael Leisgen sont régulièrement présentées dans des expositions collectives, notamment documenta 6, Kassel (DE), 1977 ; Sublime, Centre Pompidou-Metz, 2016 ; Columbus Museum of Art, Columbus (US), 2016 ; et WIELS, à Bruxelles (BE), 2025. Par ailleurs, leur travail a fait l’objet de rétrospectives, notamment à la Maison Européenne de la Photographie, Paris (FR), 1997, et au Ludwig Forum für Internationale Kunst, Aix-la-Chapelle, 2000.