Jacques Charlier, Morgane, 2014
Photographie couleurs sur toile sur châssis, 120 × 100 cm
Photographie : Laurence Charlier.

Sophie Langohr, Vierge polychrome conservée au Grand Curtius de Liège, nouveau visage à partir de Anouck Lepere pour Shideido, de la série New Faces, 2011-2012
Deux photographies couleurs numériques, 50 × 40 cm chacune
Courtesy galerie Nadja Vilenne, Liège

22.04.–13.07.2014

Glorious Bodies

Avec :

Jacques Charlier, Sopie Langohr

Vernissage : 20.04.2014, 15:00

À sa manière, l’ikob célèbre Pâques... et fait dialoguer dans ses espaces les œuvres de deux générations d’artistes liégeois, Sophie Langohr et Jacques Charlier, proposant deux points de vue sur l’iconographie des images sacrées et mythiques, d’hier et d’aujourd’hui.

« Et sans doute notre temps préfère l’image à la chose, la copie à l’original, la représentation à la réalité, l’apparence à l’être. Ce qui est sacré pour lui, ce n’est que l’illusion, mais ce qui est profane, c’est la vérité. Mieux, le sacré grandit à ses yeux à mesure que décroît la vérité et que l’illusion croît, si bien que le comble de l’illusion est aussi le comble du sacré » (Ludwig Feuerbach cité par Guy Debord dans La Société du spectacle, 1967)

Corps glorieux, corps du Bienheureux et de la Bienheureuse, celui de la résurrection de la chair, serait-ce celui de la résurrection christique ou celui d’un jeunisme effréné, d’un idéal starifié, d’un modèle égériaque, arty, auréolé de toute la gloire et du mystère de la création comme de la transfiguration ?

Des réserves d’un musée, Sophie Langohr a exhumé une quinzaine de statues mariales de tradition saint-sulpicienne, coupables aujourd’hui de représenter la plus pure bondieuserie kitsch et les débuts d’un art semi-industriel. L’artiste confronte leurs visages surannés à ceux, glanés sur internet, d’actuelles égéries qui incarnent les grandes marques de l’industrie du luxe. En diptyques, ces transfigurations nous plonge dans l’illusion consommée d’une esthétique ciné-photo-numérique particulièrement redoutable. Plus profanatrice encore, elle use de tout l’artifice du shooting et de la photographie de mode, afin d’imposer toute la gloire et la célébrité des mannequins, stars et modèles actuels aux Saints sculptés par Jérémie Geisselbrunn vers 1640, destinés à l’église des Mineurs de Cologne et aujourd’hui campés aux piliers de l’église Saint Nicolas d’Eupen. Voici les icônes des Pères et Apôtres glacés dans cette inattendue seconde (d’)éternité. Le casting est pour le moins singulier.

Jacques Charlier, sonde lui aussi, et depuis longtemps, cet idéal factice de la transsubstantiation, observateur des théologies de l’art, de l’objet d’art considéré comme rédempteur, de son appropriation par le marché, capable, dit-il, de transformer le moindre courant d’air en objet transfiguré, sous l’œil stratège d’une Curie globale. Se souvient-on de cet ange et de son double, qu’il traça pour « Total’s Undergrund » à la fin des années 60 ? « Total’s energetic », ces anges sont la réplique l’un de l’autre dans un l’univers monozygote qui ne peut refléter que lui-même et qui se complait, comme Narcisse, face à son double physique. Jacques Charlier, déjouant le style, privilégiera toujours cette esthétique du simulacre. De Léda, aux jumelles de la Doublure du Monde, de Sainte Rita, patronne des causes désespérées – et l’art ne serait pas la moindre, à Mélusine ou Morgane, l’art est ici un reflet physique désenchanté, le signe que le passé pourrait succéder au présent, angoisse même née du sentiment mélancolique. L’image de Sainte Rita, le trouble, bien plus que celle de Marylin ou de Tina Turner, déclare-t-il. Comme un dernier recours face à une société en crise, ajoute Sergio Bonati, c’est cette image saint sulpicienne que Jacques Charlier évoque souvent ironiquement, en regard d’un marché et d’une histoire de l’art de plus en plus instrumentalisés. Retour aux dévotions, l’art pourrait-il dès lors agir comme ex-voto ?

(Extraits d’un texte de Jean-Michel Botquin, Galerie Nadja Vilenne, Liège)

Jacques Charlier, Novissima Verba, 2000
Impression offset, 100 × 70 cm
Photographie : Laurence Charlier